Alice et le maire : la mort du politique ?

, par  Pierre-Alain , popularité : 4%

Le film Alice et le maire a fait coulé de l’encre lyonnaise. Il décrit un maire de Lyon au bout du rouleau, sans inspiration politique. Gérard Collomb a eu peur d’une polémique, peut-être relançant celle sur son âge, il a refusé l’hôtel de ville, et les scènes du conseil municipal ont été tournées à la préfecture (!). Il a eu tort. Pour un électorat de gauche, le film est très sympathique avec ce maire qui croit réellement à une gauche sociale. Mais finalement, l’intérêt du film n’est pas du tout lyonnais, il traite d’une manière subtile d’une question fondamentale partout, la politique peut-elle encore faire rêver ? peut-elle reconstruire un discours historique qui expliquerait ce qui nous arrive et nous mobiliser pour inventer demain ? Et une ville est-elle le lieu où la politique peut être ainsi réinventée ?

La critique des mœurs de ces cabinets de grands élus, de ces "cours" qui dirigent nos collectivités est sévère, et sans doute caricaturale, mais la caricature est là pour souligner le vide des idées, réduites à la "com" qui cherche une "formule". Une citation du maire repris dans la presse fait scandale. Il a dit : "l’écologie n’est pas tout". Le cabinet pense que les élus verts vont le lâcher, alors la "com" cherche une formule. Il faut "associer les verts" à "ce qui n’est pas tout", à se tordre de rire ! J’avoue que pour avoir aperçu certaines pratiques du premier cercle de Gérard Collomb, si la situation politique du film a peu à voir avec la situation lyonnaise, la critique de la présidence de ce "régime" politique lyonnais est assez pertinente.

Chacun jugera si la fin est plus optimiste que pessimiste ou l’inverse, mais il me semble qu’au delà des deux personnages principaux, le maire qui va devoir faire autre chose, et la jeune intellectuelle qui cherche toujours ce qu’elle va faire de sa vie, le film nous montre à quel point ceux qui font la politique telle qu’elle se fait dans les cénacles institutionnels et médiatiques, ceux-là sont devant un vide sidéral. Un des communicants du maire retourne préparer son CV, tout un symbole !

Car le vide ressenti par ce monarque local qui n’a plus d’idées est le vide de tous ceux qui gravitent autour de lui, serviteurs zélés qui courent dans tous les sens dans une agitation médiatique trépidante, qui parait d’une grande stupidité et d’une bien faible efficacité. La jeune intellectuelle qui a lu tant de livres, citant Orwell, Marc Bloch, Rousseau, découvre ce monde et tente d’exister, mise en avant par ce maire qui cherche du neuf, elle va en souffrir. Elle croira un instant qu’elle va produire l’évènement historique, le discours au congrès du PS qui va placer le maire comme futur candidat à la présidentielle. Et les extraits du discours lu dans le film sont effectivement remarquables, potentiellement capable d’enflammer un congrès... [1] Patatras, la machine interne infernale du PS renvoie le discours aux oubliettes, il ne sera pas prononcé. Au passage, pour un communiste, cette scène du congrès du PS donne une raison de plus pour reconstruire un parti communiste authentique ! [2]. Car les participants au congrès font de la figuration, et les "éléphants" négocient en coulisse qui va parler, à quel moment, et pour quelle "synthèse"... de la cuisine politicienne bien dégoutante... Mais le PS n’est pas le sujet du film. On n’en voit d’ailleurs pas le congrès. L’échec de ce projet de discours va sonner la fin des espoirs présidentiels, et renvoie l’édile lyonnais à ce vide qui le taraude...

Et c’est là que le film est une réussite, il y a bien sûr une histoire, des personnages forts, vrais, auxquels on croit, sympathiques en plus pour la plupart, et il y a un scénario, presque une énigme à la recherche de l’idée, de l’action dans ces dialogues rapides. Le film est vraiment agréable à voir, prenant. Et sans être didactique, sans nous prendre la tête, il pose de manière assez claire ce problème du "vide de la politique".

Dès le début, la chargée de communication qui introduit la nouvelle promue dans la salle du conseil lance : « La Droite est à ma gauche, et la Gauche, à ma droite... » C’est effectivement bien lyonnais. Et toutes les discussions qui cherchent désespérément quoi dire reprennent les idées actuelles, celles qui court dans les médias et les cafés... la fin du monde ? Lyon en ruine en 2050 ? la grande catastrophe qui vient ? Une artiste qui travaille sur cette fin du monde veut parler au maire de Lyon. Elle veut qu’il "demande aux artistes de penser le monde d’après la catastrophe"... il en sourit, et elle finira en hôpital psychiatrique.

Alors, est-ce qu’une pensée politique peut encore surgir ou faut-il se résoudre à la "collapsologie" ? Le film n’apporte évidemment pas de réponse, sauf peut-être qu’il faut croire à la littérature.

Mais je crois qu’un communiste peut esquisser une réponse...

Ce que nous montre le film, c’est la stérilité de la bourgeoisie intellectuelle, totalement intégrée dans ce monde de la "com", l’artiste chez les fous, la normalienne qui part, l’élu qui prend sa retraite. Ce que nous dit sans le dire ce film, c’est que cette classe sociale a fait son temps, elle ne peut plus penser le monde pour le transformer. Il faut vraiment qu’une autre classe sociale se lèvre pour mesurer sa force et prendre la mesure de son rôle historique.

Le communisme n’est pas encore dans son adolescence, mais au plus fort de sa naissance mouvementée, un grand poète appelait à "Désembourbez l’avenir", il parlait aux ouvriers, celui qui nous disait que le poète est un ouvrier...

L’avenir ne viendra pas tout seul,
Si nous ne prenons pas des mesures.
Attrape-le par les ouïes, komsomol !
Attrape-le par la queue, pionnier !

Vladimir Maiakovski, Désembourbez l’avenir (1925)

[1A vrai dire, ils m’ont fait penser à de nombreux discours de Mitterrand que tout le monde a oublié, ces discours dignes de l’histoire et qui vous ferait passer aujourd’hui Mélenchon pour un mou...

[2tout comme d’ailleurs celle de la série Baron Noir qui montre à peu près la même chose

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