La guerre au temps de la “cancel culture”

, par  Pierre-Alain , popularité : 29%

Je lis régulièrement ce site du nom de Descartes, une plume souvent caustique mais le plus souvent pertinente. Cet article nous alerte sur la manière dont la guerre s’impose dans l’ambiance d’une société, et jusqu’à sa vie culturelle. Le rappel de ce qu’était la médiatisation de la guerre d’Irak aux USA alors même que la France refusait d’y participer et les dérives anti-françaises des médias US à cette époque devrait nous interroger sur la manière dont nous nous laissons envahir par des discours anti-russes du même niveau....

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La guerre au temps de la “cancel culture”

Lors du déclenchement de l’invasion de l’Irak en 2003, j’étais en déplacement professionnel aux Etats-Unis. C’était une expérience effrayante. A la radio, à la télévision, dans les journaux, tout était bourrage de crâne. L’ordre de ne pas montrer les cadavres, et on ne les montrait pas. L’ordre de ne pas parler de « victimes civiles » mais de « dommages collatéraux », et tout le monde utilisait cette expression. L’ordre était de diaboliser la figure de Saddam Hussein, et on le voyait ciblé sur des affiches, des t-shirts, des émissions de télévision. L’ordre était de ne donner aucune information, juste des récits émouvants : des témoignages de soldats américains dans le rôle de libérateurs, des récits d’irakiens racontant les horreurs que leur faisait subir Saddam Hussein, des histoires de victoires épiques.

Mais de qui venaient ces « ordres » ? La démocratie américaine ne permet-elle à chacun de s’exprimer librement ? Oui, bien entendu. Mais comme disait Adlaï Stevenson, « une société libre est une société où il n’est pas dangereux d’être impopulaire ». Et à l’époque, ne pas suivre le courant était pour le moins périlleux. Car ceux qui n’étaient pas dans le camp du Bien étaient forcément dans le camp du Mal, et traités comme tels. La France avait voté contre l’intervention à l’ONU ? Les « french fries » étaient rebaptisées « liberty fries », les magasins et produits français ostensiblement boycottés, les français se faisaient interpeller et cracher dans la rue, et on croisait des gens qui portaient fièrement sur leur t-shirt une bombe surmontant la formule menaçante « today Baghdad, tomorrow Paris ».

Je pensais que cette hystérie était tout américaine. J’avais tort : la guerre en Ukraine a montré à quel point notre vieille Europe goûte aussi aux plaisirs équivoques de l’indignation morale à l’américaine. Vous trouvez ridicule de rebaptiser les « french fries » en « liberty fries » ? Et bien, que pensez-vous de l’annulation d’une conférence de l’écrivain Paolo Nori à l’université de Milan, au prétexte que le thème de la conférence était… Fédor Dostoïevski, écrivain certes Russe, mais dont la mort en 1881 l’empêche de prendre position dans le conflit en cours ? Et ce n’est pas un cas unique, loin de là. Le chef d’orchestre Valeri Gergiev, considéré comme l’un des plus grands maestros vivants, est sommé de signer des déclarations condamnant son pays, sous peine de se voir licencié ou interdit de scène. Et ce n’est pas une menace en l’air : Gergiev ayant refusé de se soumettre à ce qu’il faut bien appeler une procédure inquisitoriale, a été dûment licencié et ses concerts annulés. La soprano Anna Netrebko refuse de condamner la politique extérieure de son pays ? Elle est déprogrammée. Elle accepte finalement de signer un communiqué contenant la condamnation demandée, elle est reprogrammée. Un évènement organisé par l’industrie spatiale américaine et traditionnellement appelé « la nuit de Youri » en mémoire du cosmonaute Youri Gagarine s’est vue rebaptisée en « nuit de ce qui vient après ». Des expositions de tableaux issus de collections russes sont contestées, des festivals de cinéma russe annulés. La Cardiff Orchestra, au pays de Galles, annule un concert où elle devait jouer des œuvres de Tchaïkovski (1). Même chose à la philharmonie de Zagreb. Et on pourrait allonger la liste à l’infini.

Vous me direz qu’il a toujours été ainsi. C’est faux : alors qu’en 1940 Londres était sous les bombes, on y a continué à jouer Haendel ou Bach. Encore plus emblématique : l’indicatif des émissions « les Français parlent aux Français » sur la BBC reprenait les premiers accords de la 5ème symphonie d’un musicien allemand nommé Beethoven. Imagine-t-on aujourd’hui la résistance ukrainienne reprendre comme indicatif un air de Tchaïkovski ? On notera par ailleurs que rien de tel n’était arrivé en 2003, lorsque l’armée américaine s’est lancée à l’assaut de l’Irak. Les orchestres américains ont continué à jouer en Europe, les films américains à sortir en salle, les artistes américains à se produire dans le monde entier.

Tout ça pourrait être amusant si ce n’était pas aussi grave. Car on ne se vautre pas dans les joies de l’indignation morale impunément. L’indignation morale, qui est l’autre face de la « cancel culture » est l’illustration de la dégradation de notre vie démocratique. Car vivre en démocratie implique nécessairement accepter le fait que nos sociétés sont diverses, avec une multiplicité d’intérêts qui sont tantôt complémentaires, tantôt antagoniques, et qui donnent naissance à des cadres idéologiques, des opinions et des projets politiques qui peuvent être diamétralement opposés. La démocratie est censée permettre la coexistence pacifique ce ces différences.

Mais comme le signale Alain-Gérard Slama dans « Le siècle de monsieur Pétain » (2), une telle logique est particulièrement exigeante. Elle implique d’accepter la différence et le conflit comme faisant partie de la vie normale de nos sociétés, et fait de la politique comme une recherche permanente d’un équilibre toujours précaire. Le débat démocratique est par essence une prise de risque, le risque que l’autre ait, au moins en partie, raison. Ou du moins, ses raisons.

Or, les gens détestent le risque. Au doute, ils préfèrent la certitude. Et c’est pourquoi les discours unanimistes, qui proposent une société « apaisée » autour d’idées partagées par tous – ce qui suppose l’élimination des hérétiques, qu’elle soit physique ou symbolique – séduit toujours autant. Cet unanimisme nous dispense de nous poser des questions – comment pourrions-nous nous tromper alors que tout le monde est d’accord avec nous ? – et nous rassure donc sur le fait que nous sommes du côté du Bien. C’est un cocon bien commode, une bulle où tout ce que nous lisons, ce que nous écoutons, confirme jour après jour que nous sommes dans le Vrai.

Une telle vision est, par nature, totalitaire. La diversité des projets reflétant une diversité irréductible d’intérêts, on ne peut atteindre le « consensus » en question que si l’on exclut – ou l’on réduit au silence – toute position dissidente, voire si l’on rend toute dissidence impensable (3). Et la « cancel culture » sert précisément à cela : en supprimant tout ce qui n’est pas conforme à une description du monde, elle construit un environnement idéologiquement aseptisé où rien ne vient « offenser » le consensus et donc planter le doute. Quand Von der Leyen justifie l’interdiction de RT par sa volonté d’empêcher « les mensonges d’affaiblir notre Union », on entend les échos des « mensonges qui nous ont fait tant de mal » dont parlait naguère par le Maréchal. Tous ces discours ont un point commun : la force est dans l’unanimité. Si Von der Leyen veut faire taire ces discours, ce n’est pas parce qu’ils sont « mensongers », mais parce que le mensonge en question « affaiblit notre Union ». Cela pose une question : si une « vérité » venait à « affaiblir notre Union », faudrait-il l’interdire aussi ? La réponse fournie par nos autorités européennes est évidente : ce qui « affaiblit notre Union » ne peut être une « vérité », et cela par définition. « Il n’y a pas de décision démocratique contre les traités européens », comme disait Juncker…

Cette recherche de l’unanimité nécessite qu’on abolisse la raison, qu’on ne s’adresse qu’à l’émotion. La raison est nécessairement diverse, parce que chacun a ses raisons. Mais l’émotion est unanime. Exposez une explication, et vous entendrez s’exprimer les accords et les désaccords. Montrez une une femme en pleurs tenant dans ses bras son enfant mort, et vous susciterez une réaction unanime. C’est ce que tous les grands démagogues de l’histoire ont compris. Et c’est exactement ce qui se passe aujourd’hui : regardez les informations télévisées, lisez les journaux. Sur l’Ukraine, vous ne trouverez guère d’analyses ou d’explications. Vous ne trouverez que des témoignages : ici, un grand gaillard avec l’uniforme ukrainien qui vous explique qu’il se battra jusqu’à la mort et que les projets de Poutine sont voués à l’échec ; là, deux adolescentes ukrainiennes qui vous expliquent comment elles diffusent les « vraies informations » sur les réseaux sociaux pour faire face à la propagande russe ; plus loin, un citoyen pleure sa famille installée à Marioupol et dont il n’a pas de nouvelles depuis plusieurs semaines.

Ces témoignages n’apportent en fait aucune information. Dans n’importe quelle guerre, on trouvera des mères pleurant leur enfant, des gaillards se promettant la victoire, des adolescents persuadés de sauver le monde. On aurait certainement pu trouver les mêmes témoignages en Irak après l’intervention américaine, en Serbie après les bombardements de l’OTAN… cela ne nous informe en rien sur le conflit en cours. Le seul effet de ces « informations », c’est de provoquer une réaction sentimentale et unanime, de noyer toute interrogation rationnelle derrière l’émotion.

Prenons un exemple précis, si vous le voulez bien, qui montre clairement combien cette forme « d’information » est, en absence de toute mise en perspective, manipulatrice. Dans son numéro daté du vendredi 16 mars, le journal « Le Monde » publie en « une », sous le titre « Guerre en Ukraine : le martyre de Marioupol » une photo sur quatre colonnes, présentant une femme assise sur un matelas dans ce qui pourrait être un couloir d’hôpital, avec un enfant endormi dans ses bras. La photo porte la légende suivante : « Une femme et son enfant, dans un hôpital de Marioupol, le 11 mars. Elle pleure la mort de son autre enfant dans les bombardements ».

Le lecteur sentimental ne peut que sentir les larmes aux yeux devant cette image de détresse ainsi expliquée. Mais le lecteur cynique et cartésien que je suis se pose immédiatement une question : comment le rédacteur a fait pour savoir que cette femme « pleure la mort de son autre enfant dans les bombardements » ? Sauf à lire dans les pensées de la femme en question, il est impossible d’affirmer qu’elle pleure pour cette raison plutôt qu’une autre, à moins qu’un journaliste présent ait été suffisamment insensible pour aborder cette femme dans sa détresse et lui demandé « vous pleurez pour quoi, exactement » ?

Cette photo et sa légende sont révélatrices d’une dérive manipulatrice parce qu’on utilise ici l’image pour lui faire dire ce qu’elle ne dit pas par elle-même (4). Le texte d’accompagnement exploite l’émotion suscité par la photo et la dirige dans un but précis. Un texte qui a toutes les chances, pour les raisons expliquées plus haut, d’être une invention du rédacteur à partir d’une rumeur plus ou moins vérifiée.

L’utilisation systématique du témoignage est en elle-même une forme de manipulation, parce que le témoignage que vous publiez a toujours comme contrepartie celui que vous ne publiez pas. Lorsque vous publiez une analyse, vous risquez toujours la contradiction. Mais lorsque vous publiez un témoignage, c’est sans risque. On ne peut pas contredire un témoin, puisque le témoin n’expose que son point de vue. Une analyse tendant à montrer que Poutine est fou peut être remise en cause, un paysan ukrainien qui affirme devant la caméra « je pense que Poutine est fou » exprime un fait incontestable : non pas que Poutine est fou, mais qu’il pense qu’il l’est. Or, vous trouverez des témoins pour dire tout et son contraire. En sélectionnant avec soin ceux que vous publiez et ceux que vous occultez, vous pouvez fabriquer une réalité virtuelle. Ainsi, par exemple, on nous a montré les funérailles à Lvov de soldats ukrainiens dans une église réservée à l’armée. Tout y était : les drapeaux ukrainiens, les familles en pleurs, les collègues des disparus affirmant leur foi dans la victoire. C’était émouvant.

Un Russe n’a-t-il pas des yeux ? Un Russe n’a-t-il pas, comme un Ukrainien, des mains, des organes, des dimensions, des sens, des affections, des passions ? N’est-il pas nourri de la même nourriture, blessé par les mêmes armes, sujet aux mêmes maladies, guéri par les mêmes remèdes, réchauffé et glacé par le même été et le même hiver ? Si vous le piquez, ne saigne-t-il pas ? Si vous le chatouillez, ne rit-il pas ? Si vous l’empoisonnez, ne meurt-il pas ? Et si vous lui faites du mal, ne se venge-t-il pas ? » (5). Bien sur que si. Les funérailles des soldats russes tombés pour leur patrie sont probablement tout aussi émouvantes que celles des soldats ukrainiens. Mais on ne le montrera pas, et pour une très bonne raison : la vision manichéenne du Bien contre le Mal ne tient que si l’on déshumanise l’ennemi. Dès lors qu’on lui reconnaît la capacité à penser, à aimer, à souffrir, l’ennemi redevient humain, et la vision manichéenne se fracture. La manière dont la figure de Poutine – un fou incapable d’aimer ou de souffrir – est construite est d’ailleurs assez révélatrice de cette volonté de deshumanisation indispensable au maintien de la fiction d’une lutte du Bien contre le Mal.

Les crises pointent souvent avec cruauté les projecteurs sur nos faiblesses. On parle beaucoup de l’américanisation de nos sociétés, l’hystérie antirusse qui domine nos médias en illustre à la perfection les ravages. Dans son discours à l’ONU, Dominique de Villepin avait à juste titre parlé de ces « vieux pays », qui pouvaient se reposer sur les leçons d’une histoire millénaire pour ne pas céder au diktat de l’émotion et pour représenter la voix de l’intelligence. Ce n’est plus le cas. L’oubli volontaire de notre histoire nous a rajeunis au point de nous infantiliser.

Descartes

(1) La justification publiée par l’orchestre en question est d’ailleurs très drôle : d’une part, il paraît que l’un des musiciens de l’orchestre a de la famille en Ukraine, de l’autre, le programme incluait la « marche slave » et « l’ouverture 1812 », œuvres qui « célèbrent les prouesses militaires russes ». Avouez que c’est croquignolet…

(2) « Le siècle de monsieur Pétain », Perrin, 2005. Un livre que je vous recommande très chaleureusement.

(3) La référence ici est bien entendu le 1984 de George Orwell, et l’idée que la transformation du langage permet de rendre certaines idées inconcevables car inexprimables. On peut s’émouvoir devant les souffrances d’une victime, mais un « dommage collatéral » peut-il souffrir ?

(4) C’est d’ailleurs l’une des règles fondamentales du photojournalisme. Une bonne photo de presse ne porte jamais de légende (autre que le lieu et la date de prise du cliché) parce qu’elle doit se suffire à elle-même. Prenez la célèbre photo de Nick Hut présentant une fillette fuyant la destruction de son village au Vietnam en 1972. Vous imaginez cette photo légendée « Petite fille pleurant parce qu’elle est brulée au napalm lors des bombardements américains » ? Non, bien sûr que non. La photo est entrée dans l’histoire parce qu’elle dit tout sans besoin qu’on vous l’explique.

(5) Pour ceux qui ne l’auraient pas reconnu, Shakespeare, « Le marchand de venise », acte III, scène I, légèrement retouché pour coller à l’actualité…

Voir en ligne : sur le blog de descartes

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