Un livre de Sylvestre Huet : les dessous de la cacophonie climatique Enregistrer au format PDF

Mercredi 17 mai 2017

Sylvestre Huet, Les dessous de la cacophonie climatique, Éditions La ville brûle, septembre 2015, 144 pages, 10 €

Recension de Jean-Paul Krivine - SPS n°317, juillet 2016

La question du réchauffement climatique est à la fois passionnelle et embrouillée. Partant de ce constat, de cette « cacophonie » qui fait le titre du livre, le journaliste Sylvestre Huet apporte une contribution précise et éclairante.

La réalité du changement climatique et ses causes ne font plus de doute. Sylvestre Huet consacre à cette question un chapitre significatif qui rappelle de façon très pédagogique les principaux éléments qui fondent la conviction des scientifiques. Mais, pour l’auteur, le cœur de la controverse et de la « cacophonie » associée ne résulte pas de divergences sur la science du climat mais sur l’utilisation de ce dossier « comme argument par tous ceux qui y voient un moyen de renforcer leurs thèses générales, leurs propositions ou leurs intérêts de toutes sortes ». Sylvestre Huet n’élude aucune des dimensions de cette instrumentalisation, qu’elle soit « financière, politique, idéologique ou géopolitique » pour apporter un éclairage bienvenu sur la complexité des enjeux. La nécessaire séparation entre l’expertise scientifique et le débat citoyen sur le choix des actions à entreprendre est rappelé très tôt dans le texte. Et, dans ce cadre, le lecteur est mis en garde contre la tentation de rechercher l’information scientifique nécessaire auprès des acteurs du débat politique qui « auront tous tendance à le “tirer” vers les actions (ou inactions) qu’ils veulent voir adopter ». Et de fait, une des premières clés de décodage de cette « cacophonie climatique » consiste justement à identifier les décisions présentées abusivement comme découlant directement de la science du climat.

« Urgence climatique » ?

« Une urgence parmi d’autres » précise Sylvestre Huet. Le changement climatique est un problème majeur, mais le mettre en haut de l’agenda des priorités, c’est laisser croire qu’il faudrait (et que l’on pourrait) le régler tout de suite, « toutes affaires cessantes ». Comment hiérarchiser les urgences, entre « des gens à nourrir […], des emplois à créer par dizaines de millions […], des économies à relancer, des villes, des écoles et des hôpitaux, des logements ou des infrastructures de transport à bâtir ou à rénover…  » ? Et là, Sylvestre Huet pointe un des paradoxes au cœur des enjeux climatiques : « la plupart de ces actions urgentes – et jugées nécessaires par la majorité des populations – se traduisent en général par un surcroît d’utilisation des énergies » qui sont, aujourd’hui, largement émettrices de gaz à effets de serre. Et une « double inertie » vient compliquer cette équation : l’inertie du système climatique (qui fait que les émissions d’aujourd’hui auront un fort impact à moyen et long terme) et l’inertie de nos systèmes techniques et décisionnels (qui fait que notre économie restera largement « carbonée » dans le court et moyen terme).

Autre contradiction analysée par Sylvestre Huet : la situation des pays riches face aux aspirations du reste de l’Humanité. D’un côté, ces pays riches peuvent raisonnablement diminuer de manière importante leurs émissions de gaz à effet de serre en conservant un « indice de développement » qui ne remette pas en cause leur mode de vie (par la mise en œuvre de technologies innovantes et une meilleure efficacité énergétique sur fond de démographie et d’urbanisation maîtrisées). Mais, partout ailleurs, les aspirations légitimes sont de pouvoir disposer d’un accès généralisé aux services de base (nourriture, eau, électricité, logement, école, transports…), signifiant une hausse des émissions de gaz à effet de serre. Et, « dans l’ordre des “urgences”, le climat viendra systématiquement après ».

Ne pas « diaboliser » les énergies fossiles

Difficile de dénouer cette contradiction et Sylvestre Huet souligne « qu’il ne sert à rien de noter que le changement climatique risque d’aggraver les difficultés des pays pauvres », que les enjeux du climat dominent et influencent toutes les autres questions, car les échelles de temps sont différentes : les effets du changement climatique sont attendus à long terme et progressivement, quand les dures conditions de vie sont maintenant et nécessitent des actions immédiates… émettrices de CO2. « Nier cette contradiction entre le court et le long terme, présenter toujours les énergies fossiles uniquement par leur côté négatif pour le climat ou l’environnement – les « diaboliser » en quelque sorte – est aisé et attractif pour les militants du climat des pays développés. Cela permet des slogans percutants, des mises en scène spectaculaires ». Mais c’est contreproductif.

En gardant en tête « la balance des avantages et des méfaits du “progrès” technique », les « dévastations de l’environnement, mais aussi sociales et économiques, sans oublier les conflits armés, l’odeur du pétrole qui flotte sur les conflits du Proche et du Moyen-Orient », Sylvestre Huet rappelle que « l’énorme bond en avant de l’espérance de vie en bonne santé et l’accès à des conditions de vie décentes pour des milliards d’êtres humains au cours du XXe siècle s’est opéré à l’aide de l’usage des énergies fossiles ».

Le court et le long terme

Pour autant, l’essai de Sylvestre Huet se veut constructif : énoncer et disséquer de façon convaincante les contraintes et les difficultés du problème posé ne doit pas laisser le pessimisme s’instaurer, « la maîtrise des émissions ne peut attendre que le changement climatique devienne dangereux ». Cet arbitrage entre le court et le long terme, entre les aspirations d’une grande partie de la population mondiale à accéder à un niveau de vie plus décent et le risque climatique croissant génère deux attitudes opposées, toutes deux dénoncées dans le livre. Celle du simple pari sur le progrès technologique qui saurait immanquablement apporter la solution à long terme, et celle qui adopte la « posture morale supérieure » de l’intérêt des générations futures. Sylvestre Huet dénonce ainsi la tentative de « nombre de militants du climat » pour contourner cette difficile question et qui « voudraient que les dégâts du changement climatique soient “déjà là” afin d’aligner les morts et les famines comme autant d’arguments de poids ». Et même à plus long terme, l’auteur conteste « l’idée d’une planète qui deviendrait “invivable” pour l’Homme en raison de sa transformation rapide » la qualifiant de « discours militant, non fondé sur l’approche scientifique ».

Peut-on faire confiance au GIEC ?

La question de l’expertise est bien entendu au cœur de la controverse. Sur quoi repose-t-elle, par qui est-elle élaborée, et quelle est son degré de certitude ? Le GIEC fait ainsi l’objet d’un chapitre entier. Après un rappel sur l’historique de l’institution (initiée par Margaret Tatcher et Ronald Reagan qui souhaitaient garder la main sur l’expertise climatique face au Programme des Nations Unies pour l’environnement soupçonné de militantisme écologique), Sylvestre Huet décrit rapidement, mais avec précision, les points clés de son fonctionnement, de l’expertise mobilisée, son organisation en trois groupes de travail, les processus de décision et les fameux « résumés pour les décideurs ».

Si, pour Sylvestre Huet, le Groupe 1 chargé d’exprimer la connaissance disponible sur le climat relève d’une « science irréprochable » et d’un travail qui « fait désormais consensus », les Groupes 2 et 3, quant à eux, « nécessitent une analyse différente ».

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